Au plus austral

Alors le bout du monde, c’est comment ? Etrange, excitant ? Extraordinaire, banal, sauvage ? Ben... c’est comme le fin fond, le début, le point d’orgue, le néant, l’unique, l’échappée, le bagne. C’est bleu, clair, limpide, pur. C’est réel, magique, contradictoire. Un pays où les imaginaires se sont donnés rendez-vous.


Sur la carte, son contour ressemble à un entonnoir. Le goulot se rétrécit d’austral à plus austral pour confluer au point où, selon la culture chamane, le soleil se couche et embrasse la baie, quelque chose comme ça. L’avion a fait pareil, il semblait embrasser la mer tellement la piste d’aterrissage effleure l’eau du rio. Le ciel est limpide, très clair et lumineux. 30 000 habitants vivent ici bas. Tierra del fuego. Ushuaia. Des maisons en bois partout, quelquefois au milieu de la forêt, minuscules et toujours une baie vitrée qui donne sur le soleil, les nuages et le rio situé au sud. La ville est jolie : quelques rares immeubles à étages, une université, deux casinos, des hôtels, un gros ferry amarré dans le port de cette zone franche commerciale, deux ou trois supermarchés, des banques. On fait encore partie matériellement du monde d’en haut.


Mais il y a quelque chose dans cette ville qui est fuyant, en dehors, qui la dit et la contredit. Le port, son ouverture sur la mer, le transit des containers, la ville qui s’étale en montant sur les pentes avoisinantes et dont on ne cerne pas bien les limites. Les sommets enneigés tout autour de l’horizon, la forêt, le vent. La ville est bien là, mais tant de choses la relativisent, empêche sa fermeture, l’ouvrent sur des choses plus vastes. San Martin, au centre ville suit les règles de l’aménagement tandis que la périphérie, elle, est plus désordonnée : pistes en terre, maisons bricolées, zone industrielle chaotique, limite diffuse entre la cité et les maisons isolées posées sur de grands terrains enherbés ou boisés.


Il y a comme un goût du désordre dans l’air. On devine qu’on ne vient pas se perdre sur cette terre prisonnière de la mer pour se retrouver en conformité avec les lois. Au contraire. On voudrait qu’Ushuaia soit hors du commun, d’une autre mesure, authentique et essentielle. On veut y venir pour faire souffler le vent dans les voiles de la liberté. Les gens sourient davantage qu’ailleurs. Alejandro, Fernando sont venus construire la maison de leur rêve avec le bois et la terre qu’ils aiment. Toutes en bois, quatre ans de chantier, tranquillement, avec la famille et les copains pour le premier, la même chose pour le second avec une maison qui ne fait que commencer, installée dans la forêt où l’on vient seulement à pied. Erika est venue de Cordoba pour retrouver ses frangines et elle a trouvé Fernando. Ruth, native de Cordoba, pourrait difficilement revenir vivre en ville. Elle a ce lieu dans la peau, ses frangines et ses gamins avec elle, du temps, moins de tensions, plus d’attention, ses copains. Paola, argentine, et Luis péruvien, tous deux musiciens, sont venus ici pour voir et pour chanter. Beaucoup viennent du nord de l’Argentine pour s’installer ici, il y a des ressources et du boulot. Martin, tchèque, croisé à Rio Gallegos, y descend pour bosser dans un grand hôtel. Après huit ans de boulot dans son pays, en France, en Espagne, en Allemagne, il est depuis deux ans en Argentine et continue à la visiter du nord au sud. Juste avant de partir hier soir, il disait vouloir se stabiliser, vivre différemment. Il a rendez-vous aujourd’hui avec Ushuaia. Buho, jeune chilien saltimbanque, y va quasiment en pélerinage : il baroude depuis 6 ans dans tous les pays latinos et va à Ushuaia mardi prochain pour regarder le monde, selon lui trop dominé par le nord, depuis cet autre point de vue : l’extrême sud.


Terre d’exil et de rêves cette Tierra del Fuego ?? Oui, mais elle a aussi besoin de l’autre, de l’autre versant. La moitié des habitants sont fonctionnaires, pourtant qu’est ce qui a besoin de fonctionner là-bas ? Elle compte pas mal de jeunes m’a-t-on dit, venus avec leur famille qui souffrent de ne pas avoir assez d’entourage. Beaucoup se droguent et boivent confie Ruth, psychologue. Nous sommes pourtant au bout du monde, pas besoin de se shooter plus qu’ailleurs. Pourtant si. L’isolement ne convient sans doute pas à tout le monde. Au Kuar, un bar-concert qui a les pieds dans le rio, les ados viennent voir un virtuose balancer le blues de Steve Rai Vaughan, puis empruntent la guitare et chantent les mélodies de l’autre versant du monde : Beatles, Police, U2, Rolling Stones. Pas ou peu d’alcool a priori, la musique suffit pour voyager. Chez Alejendro et Claudia, la maison est toujours ouverte aux voyageurs. Elle aime les courants d’air. La musique qu’on y trouve vient aussi des quatre coins du globe. Cet hiver, peut-être, ils iront voyager en Asie.

Le soleil est venu jusqu’à l’aurore embrasser la mer, et s’est échappé le jour venu. Nous faisons la même chose : nous embrassons nos rêves et nous nous échappons juste après en poursuivant un autre ailleurs. C’est peut-être ça, le sens chamanique de Ushuaia. Il y a des coins où l’étoffe du rêve est plus proche, où c’est elle qui prend le dessus et il faut un lieu pour qu’elle cristallise.

Je ne suis pas venu ici par hasard. J’avais besoin de ce lieu. Je le désirais. J’imaginais qu’on pouvait aller plus près du lointain et se rapprocher du fondamental, comme le soleil qui embrasse la mer. Je l’imaginais suffisamment loin, suffisamment exigeant pour voir apparaître plus clairement ce qu’il y a derrière dans le passé, ce qu’il y a devant, tout cela avec une ambiance favorable. Le rendez-vous est en fait un peu manqué ! L’itinérance et le mode de vie qui va avec ont manqué. Il reste le haut de la Patagonie pour tenter autre chose...








Rio Gallegos - Patagonie, Argentine. Le 18 mars 2006.





Mots-clés

Aire géo-culturelle: Amérique du Sud
Catégorie d’acteur: Voyageur
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